Pétrole des fonds marins et vent du large : zoom sur les voyageurs “ERM”

Pétrole des fonds marins et vent du large : zoom sur les voyageurs “ERM”

Dans business travel-là, quand on parle de “plateforme”, on ne désigne généralement pas la solution intégrée permettant d’organiser son voyage, mais bien la destination finale du voyage. Ce business travel-là, c’est celui du secteur ERM (energy, resource, marine), qu’on transforme parfois en EMM (énergie, mines, maritime) en français. Quant aux plateformes dont il s’agit, buts ultimes du voyage, ce sont bien ces petites villes offshore où vivent et travaillent des centaines de collaborateurs pour des dizaines d’entreprises vouées au forage de fonds marins ou à la maintenance, au large, de « windfarms », quoique la métaphore de “forêts” d’éoliennes nous semble plus parlante.

Niche

L’idée de cet article nous est venue très exactement le 13 novembre dernier quand Amex GBT annonçait le lancement de sa « solution dédiée aux secteurs à forts mouvements de personnels ». C’était bien de cela dont il s’agissait. Et l’intérêt du géant américain pour cette clientèle n’a pas surpris grand monde. Il y a deux ans, quand les observateurs les plus attentifs se penchaient sur les raisons du rachat de CWT par GBT, ils évoquaient (outre, en premier lieu, l’accroissement du portefeuille clients et les synergies attendues) l’élargissement des expertises sectorielles.

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Or, il se susurrait que, parmi ces verticales métiers si désirables, l’ERM pointât en bonne place. Quoiqu’il en soit, CWT met effectivement en avant une expertise reconnue dans le secteur pétrolier, éprouvée par plus de 40 ans d’expérience, avec une division dédiée aux voyages vers des zones reculées, rotation d’équipes, charters…

Mais la gestion de ces voyages professionnels n’est pas le fait des seules TMC globales. Des agences plus locales s’en sont également faites les spécialistes. Quand elles ne sont pas américaines ou asiatiques, elles sont volontiers britanniques, néerlandaises ou norvégiennes, en raison des liens profonds et anciens de l’économie traditionnelle de ces pays avec ce type d’activité, Mer du Nord oblige.

La française Voyagexpert qui, elle aussi, s’attèle à la gestion des déplacements de ces travailleurs du grand large (et dont une nouvelle version de fonctionnalités dédiées est en phase pilote) fait donc figure d’exception. Nous avons interrogé Eric Ritter, Sophie Gruand Ciudad et Caroline Spiteri, respectivement président, directrice Europe et sales & account manager de cette agence, sur les spécificités de cette activité.

Non-stop

La nature même de ces installations explique la criticité des déplacements professionnels qui s’y rattachent. Ces plateformes, qu’elles soient destinées aux forages pétroliers ou à la production d’énergie éolienne offshore, fonctionnent en continu, 365 jours par an, sans interruption possible. Caroline Spiteri détaille cette réalité opérationnelle : « Même pendant le Covid, nous devions envoyer des personnels car les rotations doivent se faire : les plateformes doivent tourner en permanence sans jamais s’arrêter ». De fait, en juin 2020, nous avions interrogé Saskia Chevalier, global travel manager chez SBM Offshore, qui nous confirmait que son entreprise, en dépit des immenses difficultés causées par les mesures de confinement, avait tenté de poursuivre le cours normal de son activité, tant bien que mal.

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Cette activité est reconnue comme essentielle par les gouvernements et les compagnies aériennes. Eric Ritter établit une analogie parlante : « C’est comparable au transport de sportifs pour une compétition. Nous bénéficions de passe-droits. C’est ce qui fait vivre les économies de pays entiers ». Cette continuité opérationnelle implique qu’on ne peut se permettre de rater l’acheminement d’une équipe de techniciens dans le cadre d’une rotation. Sur ces plateformes accueillant en moyenne 250 personnes, toutes entreprises confondues, les collaborateurs vivent dans des cabines avec toute l’intendance nécessaire, incluant sécurité, infirmerie et médecin à bord. Les mobilisations durent généralement quatre semaines.

Haute mer, haute couture

La coordination de ces déplacements relève d’une véritable gestion de projet. Sur chaque plateforme interviennent donc de nombreuses entreprises, chacune ayant sa propre TMC. La synchronisation est assurée par un acteur clé : le PLC (Personal Logistic Coordinator). Sophie Gruand Ciudad explique leur rôle central : « Chaque entreprise gère cela en interne avec son service logistique. Le PLC est leur interlocuteur clé. Elles se coordonnent avec les PLC des autres entreprises pour s’assurer que les calendriers sont respectés, que chacun arrive à la bonne date et repart à la bonne date, permettant ainsi aux remplaçants d’assurer la relève ». Ces PLC constituent des départements complètement indépendants au sein des entreprises, tant cette fonction est stratégique et spécifique. 

Caroline Spiteri souligne leur niveau d’expertise : « Ce ne sont pas des travel managers classiques, ils ont un niveau de technicité supérieur. C’est vraiment une gestion en mode projet ». Chaque rotation constitue effectivement un projet en soi, travaillé non pas en date de départ mais en date d’arrivée sur place. Eric Ritter détaille cette complexité : « Le client ne dit pas ‘je pars lundi à New York’, mais ‘je dois être mardi soir à Georgetown, au Guyana’. Et le mercredi matin, il prend un bateau ou un hélicoptère pour rejoindre la plateforme ». Et ces voyageurs qui viennent d’Inde, des Philippines, de Malaisie, d’Afrique du Sud, du Brésil, du Canada, d’Europe pour quelques-uns d’entre eux, il faut les acheminer vers des localités parfois difficiles d’accès : au Guyana ou encore en Angola, Guinée équatoriale, Gabon, Congo… Sophie Gruand Ciudad le dit en une formule : « C’est de la haute couture »

Tarifs et privilèges spécifiques

L’acheminement de ces professionnels bénéficie d’avantages considérables négociés avec les compagnies aériennes. Sophie Gruand Ciudad a établi des accords avec environ 25 compagnies aériennes, créant une catégorie de tarifs spécifiques appelés « tarifs marins ». Ces derniers offrent des conditions exceptionnelles, comme une franchise bagage importante, indispensable car les voyageurs partent avec leur équipement professionnel et des effets personnels pour les quatre semaines de leur séjour. 

Mais ce n’est pas tout. Eric Ritter : « Même avec un billet business flexible classique, si vous ratez votre vol, vous perdez tout. Avec le tarif ‘oil and gas’, même en cas de no-show, le billet est remboursé. Les compagnies savent que les rotations pétrolières peuvent être impactées par la météo ou d’autres imprévus ». En outre, si un vol est annulé, la compagnie aérienne identifie dans son système les voyageurs en mission marine et les protège en priorité. En cas de surbooking, d’autres passagers seront débarqués, mais pas eux. Certaines compagnies du Golfe vont jusqu’à mettre à disposition dans leur hub un salon spécifique réservé aux employés marins et au trafic offshore, équipé de davantage de douches et/ou d’équipements de relaxation, notamment. 

L’accès à ces avantages est conditionné par la remise d’une lettre de marin, document de mission contenant le nom du voyageur, ses dates de voyage, la société pour laquelle il voyage et la plateforme de destination. Pour ses clients, VoyageExpert a automatisé ce processus : dès qu’un dossier de réservation est émis, leur outil mid-office envoie automatiquement cette lettre pré-remplie au voyageur.

Sécurité maximale 

Au-delà des aspects logistiques, la sécurité constitue un enjeu majeur dans ces déplacements. Les entreprises du secteur disposent de départements sécurité dédiés et de contrats avec des spécialistes. Sophie Gruand Ciudad explique le processus : « Elles autorisent une liste précise d’hôtels, après avoir vérifié que ces établissements sont conformes et peuvent accueillir leurs voyageurs. En tant que TMC, nous respectons leur politique voyage et leurs normes de sécurité, en effectuant des réservations uniquement dans ces établissements validés »

VoyageExpert achemine les voyageurs jusqu’à l’aéroport principal, souvent la capitale du pays de destination. La suite du parcours est prise en charge par la shore base du client, l’antenne locale de l’entreprise. Sur certaines destinations, des gardes du corps avec véhicule blindé récupèrent les voyageurs à l’aéroport pour les conduire à l’hôtel. La dernière partie du trajet s’effectue ensuite par hélicoptère ou par bateau pour embarquer sur la plateforme. 

Les voyageurs eux-mêmes présentent des profils variés, du col bleu à l’ingénieur, avec des politiques voyage différenciées selon leur statut. Néanmoins, Eric Ritter nuance cette hiérarchie : « Même s’ils ont leurs habitudes, tous les voyageurs sont VIP. Même un technicien est mieux payé qu’un directeur en France. Ce sont des gens très bien rémunérés car c’est un travail difficile, très spécialisé, avec des normes de sécurité strictes »

Ces collaborateurs sont généralement des contractants free lance. En conséquence, si le fonctionnement des plateformes dépend d’eux, eux-mêmes sont très dépendants de leurs missions, ce qui s’est révélé avec acuité durant la pandémie, comme le rappelle Sophie Gruand Ciudad : « Certains nous appelaient en pleurs. S’ils ne partaient pas en mission, ils n’étaient pas payés et ne pouvaient plus faire vivre leur famille qui dépendait de ces revenus importants ».

Expertise

Cette expertise représente une activité rentable mais exigeante pour VoyageExpert. L’agence y consacre seize collaborateurs spécialisés. Elle travaille en horaires étendus, de 8 heures à 22 heures, avec un relais disponible 24 heures sur 24. La relation client s’inscrit dans un véritable partenariat, avec des visites régulières auprès des PLC pour comprendre les contraintes logistiques de chaque nouvelle plateforme. Ce positionnement expert offre également un levier de négociation significatif avec les compagnies aériennes, contribuant à la rentabilité globale de cette activité de niche.

Eric Ritter reste discret sur le volume généré en l’espèce : “Sur notre chiffre d’affaires total de 350 millions, c’est un secteur important, de plusieurs dizaines de millions d’euros”. Il souligne la rareté de cette compétence : « Quand une université de Bordeaux lance un appel d’offres pour du voyage d’affaires classique, vous avez 53 agences qui répondent. Sur l’oil and gas, on n’est que deux ou trois à vraiment connaître le métier »

Mais le bénéfice qu’en tire Voyagexpert ne se mesure pas qu’en sonnant et trébuchant. Son président explique : « Si vous demandez à des agents de voyage de grande qualité, de vrais experts, de faire du Paris-Nantes en TGV toute la journée, ils vous quitteront en deux semaines. »

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