Directeur général de Mandelieu destination et vice-président de l’UNIMEV*, Pierre-Louis Roucaries est un acteur et un observateur de l’événementiel, où le tourisme d’affaires tient une large place.
En décembre dernier, vous avez rencontré Serge Papin, le ministre du Tourisme. Qu’est-ce qui s’est dit lors de cette rencontre ?
Pierre-Louis Roucaries : Cette rencontre a eu lieu dans le cadre d’un comité exécutif de la Confédération des Acteurs du Tourisme (CAT, dont Pierre-Louis Roucaries est président délégué, ndr). La CAT regroupe aujourd’hui un peu plus d’une vingtaine de fédérations liées au secteur touristique. Notre objectif est d’œuvrer collectivement pour créer les meilleures conditions possibles au développement des entreprises du tourisme en France, en lien avec les services de l’État. Nous travaillons notamment sur l’adaptation du secteur à ses évolutions, sur une meilleure répartition des flux touristiques sur l’ensemble du territoire et sur le renforcement de l’accueil des touristes internationaux.
Les Jeux olympiques ont d’ailleurs été un révélateur intéressant : ils ont montré notre capacité à recevoir dans de très bonnes conditions, grâce à un travail important sur l’accueil et sur tout le parcours du visiteur. Certains outils déployés à Paris pourront ensuite être partagés avec d’autres territoires, afin d’améliorer l’expérience client sur l’ensemble du pays.
On sait à quel point un voyage peut être gâché par des difficultés qui devraient être simples à gérer – visa, douane, etc. Ces moments peuvent devenir de véritables points de friction. Pour nous, c’est un enjeu majeur.
Lors de l’échange avec le ministre, nous avons aussi rappelé un point essentiel : le secteur ne demande pas de financements. Nous savons que les marges budgétaires sont faibles, hormis quelques dispositifs ciblés d’investissement.
En revanche, nous avons alerté sur la multiplication des surtaxations : taxe de séjour, taxes sur le transport aérien, projets liés aux visas… Pris séparément, ces éléments peuvent paraître limités, mais additionnés, ils créent une inflation de coûts qui pèse sur le voyageur.
Je suis opposé à cette logique. On agit comme si seuls les étrangers partaient en vacances, alors qu’un Français finance déjà le transport via l’impôt, paie ensuite son billet de train, puis règle encore une taxe de séjour à l’hôtel. Cela revient à contribuer plusieurs fois pour un même déplacement. Par ailleurs, la vocation première de la taxe de séjour est la promotion de la destination : elle n’a pas vocation à financer autre chose.
Nous avons également repris un travail engagé il y a plusieurs mois avec le précédent ministre, Nathalie Delattre, autour de la simplification. C’est le cœur de notre demande : non pas davantage d’argent, mais une vie plus simple pour que les entreprises puissent travailler dans de bonnes conditions.
Il y a un autre point : on demande aussi au secteur de financer la transition écologique. Mais on ne peut pas, en même temps, être surtaxés de toutes parts et se voir demander des investissements supplémentaires. À un moment, l’équation devient intenable.
Ce n’était donc pas un rendez-vous dédié au tourisme d’affaires. C’est une secteur qui semble délaissé par les pouvoirs publics. Est-ce votre sentiment ? Est-ce lié au fait que la France est une énomre destination “loisir”, ce qui relègue le reste au second plan ?
Vous avez raison. Historiquement, c’est un secteur qui a longtemps très bien fonctionné tout seul. Il est aussi relativement récent : il s’est surtout développé sur les cinquante dernières années, et la France est devenue l’un des acteurs majeurs de ce marché.
Depuis une dizaine d’années, on observe toutefois un changement : le secteur s’organise davantage et rappelle aux acteurs institutionnels – État, parlementaires – qu’il répond directement aux grands enjeux actuels. Que veut-on aujourd’hui ? Améliorer l’emploi, optimiser l’utilisation des équipements existants, lisser l’activité sur l’année et accroître les recettes internationales. Sur ces sujets, le MICE apporte des réponses très concrètes.
Nous travaillons essentiellement de septembre à juin. Dans ma destination (Madelieu), par exemple, au début des années 1990, beaucoup d’hôtels fermaient l’hiver. Aujourd’hui, la quasi-totalité du parc reste ouverte grâce au MICE. Cela a permis de transformer des emplois saisonniers en emplois permanents, d’améliorer la qualité de vie des salariés et d’inciter les employeurs à investir davantage en formation, donc en qualité de service. Cela permet aussi d’utiliser plus intensément les mêmes infrastructures : hôtels, restaurants, équipements — puisqu’on allonge la saison, sans forcément multiplier les constructions.
Enfin, un point majeur : un congressiste dépense environ quatre fois plus qu’un touriste “loisir”. Si l’on veut augmenter rapidement les recettes internationales, attirer des participants à des rencontres professionnelles est particulièrement efficace.
Cette réalité commence à être mieux comprise, notamment quand les interlocuteurs publics viennent du secteur privé. Serge Papin comprend très vite l’impact économique du MICE. De notre côté, nous devons aussi continuer à faire évoluer notre communication et notre mue pour porter ce message. Dix ans, à l’échelle institutionnelle, c’est récent.
Il y a aussi un angle “développement durable” : utiliser des équipements existants, lisser l’activité, et, en matière de salons, concentrer en un lieu des rencontres qui nécessiteraient sinon des dizaines de déplacements séparés. Quand un exposant ou un visiteur rencontre 25, 30 ou 40 partenaires potentiels sur un salon, l’impact est évidemment moindre que s’il devait effectuer autant de voyages pour obtenir le même résultat.
La profession doit donc s’organiser via ses associations, et collaborer avec les pouvoirs publics. C’est un enjeu collectif qui nécessite des données. Aujourd’hui, on manque de chiffres fiables, et sans données solides, il est difficile de défendre la filière. Vous confirmez ?
Oui. Sur les données, nous avons beaucoup d’éléments depuis longtemps, mais nous les obtenons trop tardivement. En général, on consolide des chiffres fiables très longtemps après la réalité qu’ils décrivent. Nous travaillons à accélérer cette remontée, tout en conservant la fiabilité.
Il y a aussi, côté organisateurs, une exigence de mesure et de retour sur investissement, sur investissement, donc de données à produire et à partager…
Nous y travaillons, mais c’est plus complexe que pour l’hôtellerie, où les flux sont très automatisés et les taux d’occupation assez fiables. Pour les salons, on a des données structurantes (m² vendus, visiteurs, etc.). Mais pour des événements plus hybrides, la remontée est plus difficile. On explore aussi d’autres approches, par exemple des chiffres d’affaires consolidés.
On a aussi, plus largement, un problème collectif de méthode de calcul. Les écarts entre certaines estimations et celles de l’Insee sur le poids du tourisme montrent qu’il faut que les acteurs se mettent autour de la table pour clarifier les définitions et les périmètres. Si c’était simple, ce serait déjà réglé.
Dans le MICE, l’offre est très atomisée, pensez-vous que le renforcement de ce secteur passe par sa consolidation ?
Il y a deux choses. En ce qui concerne les grands événements, ce qui est frappant, c’est au contraire le faible nombre d’entreprises au regard du poids économique global. Il existe quelques grands acteurs – GL events, Exposium, Viparis, etc. – dont l’activité génère une valeur considérable pour l’ensemble de la filière.
Pour le reste, je considère que le mouvement de consolidation a déjà commencé. Dans les agences, on a vu apparaître en une dizaine d’années des acteurs devenus très structurants. Certains ne sont plus seulement des agences : ils deviennent aussi opérateurs. C’est une forme de consolidation.
Mais vous avez raison : à l’échelle du territoire, le tissu reste très atomisé, avec beaucoup de TPE et PME. C’est aussi une spécificité de notre secteur, qui crée un maillage fin. Cela dit, on voit émerger des ETI : dans les techniques par exemple, Novelty Magnum, ou encore Alive. Du côté des lieux, c’est plus complexe, mais des réseaux se structurent Châteauform’ en est un exemple pour le segment séminaires.
Cette structuration est liée à la professionnalisation : on travaille de plus en plus avec des process, et quand les process se mettent en place, on peut faire grandir des organisations et consolider.
Si je résume : lors de cette rencontre avec le ministre vous avez alerté sur la surtaxation, appelé à de la simplification, et insisté sur la nécessité d’outils de pilotage fondés sur des données fiables. Y a-t-il un autre point majeur ?
C’est l’essentiel. Après, il y avait aussi des sujets d’actualité abordés lors de la réunion. Et il faut aussi souligner ce qui fonctionne : par exemple, la Semaine des métiers et de l’emploi, organisée en mars avec les services de l’État, est un dispositif qui repose sur une collaboration public-privé efficace.
Dans le MICE, un enjeu majeur est la transformation des parcs d’exposition et des palais des congrès. Beaucoup datent des années 1970-1980 et nécessitent des rénovations énergétiques. L’effort est important : environ 1,7 milliard d’euros selon nos estimations. Nous mobiliserons les dispositifs existants, en sachant que ces équipements appartiennent souvent aux collectivités. Nous sommes toutefois inquiets de la tension budgétaire qui pèse sur les communes. Or les collectivités, et particulièrement les communes, sont les premiers acteurs de l’investissement public.
Comment jugez-vous l’année 2025 ?
Sur la partie chiffrée, on sait que 2025 s’est très bien passée pour l’ensemble des acteurs. Or, dans un contexte économique fragile, notre secteur est habituellement parmi les premiers impactés. Sur le segment corporate, c’est plus contrasté, mais les salons, l’événementiel et les congrès fonctionnent très bien. Les retours sont globalement très positifs.
Dans mon cas, à Mandelieu – où notre centre de congrès est ouvert depuis seize ans – c’est même la meilleure année. C’est assez atypique, car nous sommes souvent un baromètre de l’économie : lorsque nous ralentissons, c’est généralement un signal pour de nombreux secteurs.
La France reste bien placée dans les classements ICCA, Paris tient sa position, mais l’Espagne accélère, les pays du Golfe émergent, l’Allemagne investit massivement. Quelle est la réalité : subit-on davantage de concurrence, et réagit-on suffisamment ?
La concurrence internationale a toujours existé, mais les concurrents sont plus nombreux, mieux organisés. Comme je le disais, les Jeux olympiques 2024 ont fait énormément de bien à la destination France : c’est une démonstration grandeur nature de notre savoir-faire. Cela vaut, en réalité, toutes les campagnes de communication. Si un territoire sait accueillir simultanément des centaines de milliers de personnes sur des dizaines de sites, il saura accueillir un congrès de 5.000 participants ou un salon de 100.000 m².
Il y a aussi une question de saturation, notamment à Paris : à un moment, il existe un plafond. Mais on compte environ 150 sites d’accueil sur le territoire (parcs expo et palais des congrès) et beaucoup évoluent. On voit des ouvertures ou projets à Orléans, Nîmes, des rénovations, et d’autres projets ambitieux – je pense notamment à Montpellier.
Le secteur est désormais plus “factuel” : on n’est plus dans la logique des années 1980 où chaque collectivité voulait “le plus grand équipement”. Aujourd’hui, on raisonne “business”, utilisation réelle, adéquation au territoire. Les lieux d’accueil se sont professionnalisés, et c’est une très bonne chose.
Il faut des outils proportionnés aux besoins du territoire. Et, de plus en plus, on voit émerger des équipements hybrides. Les événements se “festivalisent”, les salons intègrent davantage de contenus : on vient pour rencontrer des fournisseurs, mais aussi pour apprendre, comprendre, identifier de nouvelles opportunités. C’est très dynamique. Il existe aussi des cas particuliers, comme la Côte d’Azur, où le marché local est faible, mais nous attirons une clientèle nationale et internationale, ce qui explique la densité de palais des congrès.
Vous êtes vice-président de l’UNIMEV. Quelles sont les prochaines échéances importantes pour cette association.
Il y en a une qui me concerne à double-titre : du 1er au 3 juillet à Mandelieu, se déroulera le 101ème congrès de la profession. Ce sera un moment fort, avec un programme en cours de construction, et nous espérons accueillir environ 500 participants dans de très bonnes conditions. Et à échéance beaucoup plus courte, l’UNIMEV va publier une nouvelle étude réalisée avec OpinionWay, consacrée au regard des décideurs d’entreprises françaises sur l’avenir et la place de l’événementiel dans leurs stratégies (que DeplacementsPros relaiera prochainement, ndr).
(*) UNIMEV : Union Française des Métiers de l’Événement
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