Lorsqu’Amex GBT annonce en mars 2024 son intention d’acquérir CWT pour 570 millions de dollars, l’opération est présentée comme une évidence stratégique : la fusion du numéro un et du numéro trois mondial des TMC devait créer un géant capable de dominer le marché des voyages d’affaires à l’échelle mondiale.
Dix-sept mois plus tard, le 2 septembre 2025, la transaction se concrétise enfin, mais à un prix bien différent : 540 millions de dollars, soit 30 millions de moins que prévu. Plus révélateur encore, les revenus annuels que CWT était censée apporter à l’entité combinée ont fondu de 850 à 700 millions de dollars annoncés – une baisse spectaculaire de 150 millions de dollars qui témoigne de la dégradation de la situation de l’entreprise achetée pendant cette longue période d’attente.
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Le double verrou réglementaire
C’est la Competition and Markets Authority (CMA) britannique qui porte le premier coup en juillet 2024. Son verdict est sans appel : la fusion créerait un environnement oligopolistique préjudiciable aux grands clients multinationaux, définis comme ceux générant plus de 25 millions de dollars de volume de transactions annuel. Moins de choix, prix plus élevés : l’autorité de la concurrence britannique ne voit pas d’un bon œil la concentration du marché.
Amex GBT conteste vigoureusement cette analyse, reprochant à la CMA de ne pas avoir su apprécier « la nature dynamique et concurrentielle de l’industrie du voyage d’affaires ». Mais le mal est fait : l’incertitude s’installe.
Alors que la CMA freine, le Département de la Justice américain entre dans la danse. Le 10 janvier 2025, dans les derniers jours de l’administration Biden, le DOJ dépose une plainte antitrust pour bloquer l’opération. L’argument ? Deux des trois plus grands acteurs du secteur ne peuvent fusionner sans créer un déséquilibre concurrentiel majeur, d’autant que peu d’autres TMC peuvent rivaliser à l’échelle mondiale.
Amex GBT réplique avec virulence, qualifiant la plainte de « politiquement motivée » et dénonçant des « déclarations obsolètes et sorties de leur contexte qui ne reflètent pas le paysage concurrentiel actuel ». La date de procès est fixée à septembre 2025, repoussant d’autant la finalisation de l’opération.
CWT : une entreprise en mode survie
C’est Patrick Diemer, président de BT4Europe et consultant reconnu du secteur, qui dresse le tableau le plus sombre de la situation dans une analyse publiée sur The Company Dime en février 2025. Selon lui, CWT a vécu une véritable paralysie pendant toute cette période…
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Sur le plan commercial, les nouvelles affaires se sont taries. Quel client potentiel voudrait s’engager avec un fournisseur dont l’avenir est incertain ? Les négociations avec les systèmes de distribution globaux (GDS) et les fournisseurs de voyages se sont également figées, privant CWT de leviers essentiels pour rester compétitif.
Sur le plan humain, plusieurs cadres dirigeants ont quitté le navire, préférant saisir des opportunités ailleurs plutôt que d’attendre une hypothétique résolution.
Sur le plan stratégique, l’entreprise s’est retrouvée dans l’impossibilité de planifier son développement, condamnée à un statu quo coûteux.
Patrick Diemer va jusqu’à prédire, avant l’abandon de la plainte du DOJ, que « l’accord va probablement échouer » en raison de cette détérioration continue. Il n’avait pas tort sur le diagnostic, même si le dénouement a finalement été différent.
Tout ça pour ça
Le 29 juillet 2025, coup de théâtre : le DOJ retire sa plainte, quelques semaines avant le début du procès prévu en septembre. La nouvelle administration américaine semble avoir une lecture différente du dossier. La voie est libre pour finaliser l’acquisition.
Le 2 septembre 2025, c’est chose faite. Mais, donc, la valorisation est réduite à 540 millions de dollars et les revenus attendus ramenés à 700 millions de dollars.
Paul Abbott, CEO d’Amex GBT, se veut optimiste : « Aujourd’hui marque le début d’une relation passionnante avec les clients de CWT. Nous allons écouter, construire la confiance et offrir le choix, la valeur et le service qu’ils attendent. »
L’entreprise a promis, la semaine dernière lors de la présentation de ses résultatstroisième trimestre 2025, 155 millions de dollars de synergies annuelles d’ici trois ans, grâce à des gains d’efficacité opérationnelle dans plus de 140 pays. Reste à voir comment ces « gains d’efficacité » se traduiront en termes de ressources humaines – un sujet soigneusement évité dans les communications officielles.
A qui cela profite-t-il ?
Paradoxalement, les vrais gagnants de cette saga pourraient être les acteurs qui n’y ont pas participé. Navan, TravelPerk, Spotnana : ces plateformes technologiques natives du cloud, dopées à l’intelligence artificielle, ont gagné en crédibilité pendant les 17 mois d’incertitude.
Les autorités britannique et américaine s’inquiétait de la menace concurrentielle que faisait courir la fusion GBT/CWT sur le marché du voyage d’affaires… Mais si, finalement, cette menace n’était pas tant la consolidation que la montée des plateformes pilotées par l’IA, des relations directes avec les fournisseurs et des nouveaux modèles économiques ?
Ces nouveaux venus n’ont pas le fardeau des systèmes legacy, des contrats complexes et des structures organisationnelles lourdes. Ils peuvent innover plus vite, s’adapter plus rapidement et séduire une nouvelle génération d’acheteurs de voyages d’affaires en quête de simplicité et de transparence.
Et maintenant ?
L’entité combinée Amex GBT-CWT devient un mastodonte du voyage d’affaires, avec une présence dans plus de 140 pays et un accès au « marketplace le plus complet du secteur ». Les clients de CWT bénéficient désormais des solutions technologiques d’Amex GBT : Neo, Egencia, Select. Bientôt du partenariat renforcé avec Concur.
Mais les questions demeurent : combien de clients ont déjà fait le choix de partir pendant ces 17 mois d’incertitude ? Comment l’intégration opérationnelle se déroulera-t-elle ? Les 155 millions de synergies promises se matérialiseront-elles vraiment ? Et surtout, l’entité combinée sera-t-elle assez agile pour faire face aux nouveaux entrants technologiques ?
Pour en juger, on peut se référer aux résultats trimestriels déjà évoqués. En voici les chiffres clés : chiffre d’affaires : 674 M$ (+13% vs T3 2024); perte nette : 62 M$ (amélioration de 52% vs 128 M$ de perte en 2024); EBITDA ajusté : 128 M$ (+9% vs T3 2024). L’action a progressé de 3,9% immédiatement après ces annonces.
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